Pape et Rabin parlent à propos de l’avenir de la religion

Dans le livre Sur la Terre comme au Ciel, le Pape François, alors Archevêque de Buenos Aires Jorge Bergoglio, parle avec le Rabin Abraham Skorka sur des plusieurs sujets. Ici un petit extrait quand ils parlent à propos de l’avenir de la religion.

Abraham Skorka – C’est difficile à dire. On le voit bien dans les récits bibliques, la religion prend naissance chez des individus, essentiellement. Abraham, Moïse, les prophètes… Ils approchent Dieu, qui leur ordonne de retourner auprès de leur peuple, car ce rapprochement doit se manifester dans la communauté. Ce germe de départ, ce dialogue individuel devient progressivement partie du quotidien, se mêle à d’autres concepts, à d’autres intérêts et cela conduit à un échange très positif, parce qu’une religion qui n’est pas ancrée dans la vie de tous les jours reste un pur jeu philosophique. 

Dans la conception judaïque, le religieux est ce qui se vit. Comme dit la Torah: « Fais ce qui est bien et juste aux yeux de Dieu. » Mais, au moment où nous faisons du spirituel une pratique, où nous le transposons dans le quotidien, commencent à surgir des intérêts variés qui se mêlent au religieux. Bien souvent, ces intérêts deviennent plus importants que la pureté, la beauté de la rencontre, et finissent par la déformer. Il me semble que, pour cette raison, parler de l’avenir de la religion, c’est parler de l’avenir de l’homme, de l’historie, c’est effectuer une sorte de projection politique et sociologique. Certains chrétiens parlent d’un retour à une religion davantage centrée sur la communauté, notion que je partage pleinement.

Jorge Bergoglio – L’histoire nos apprend que le catholicisme a beaucoup varié dans sa forme. À l’époque des États pontificaux, le pouvoir temporel était uni au pouvoir spirituel et cette déformation du christianisme ne correspondait ni à ce que Jésus avait voulu ni à ce que Dieu veut. La religion a connu tant d’évolutions qu’il est difficile de ne pas imaginer qu’elle s’adaptera encore à la culture des temps futurs. Le dialogue entre la religion et la culture est fondamental, le concile de Vatican II l’a affirmé. Depuis ses débuts, on demande à l’Église de se transformer en permanence – Ecclesia semper reformanda – et cette transformation prend diverses formes au fil du temps, sans que le dogme en soit altéré. 

Dans le futur, elle saura trouver les manières de s’adapter à de nouvelles époques, tout comme elle est différente aujourd’hui de ce qu’elle était À l’époque de l’absolutisme. Vous avez mentionné vous-même l’idée d’une religion fondée sur les petites communautés. Cette tendance est l’une des clés possibles, elle répond à la nécessité d’affirmer son identité, non seulement religieuse mais culturelle: c’est mon quartier, mon club, ma famille, c’est ma religion. J’ai un lieu d’appartenance, je me reconnais dans une identité. À l’origine, le christianisme était fondé sur des petites communautés. Lorsqu’on lit Luc, on voit bien quel point le christianisme a connu une expansion massive. Lors des premiers prêches de Pierre, on baptisait deux mille personnes, qui s’organisaient ensuite en petites communautés. Les problèmes surgissent lorsque les paroisses n’ont pas de vie propre, lorsqu’elles sont réduites à néant et incorporées à une structure plus importante. Ce qui donne vie à la paroisse, c’est le sentiment d’appartenance.

Extrait de « Sur la terre comme au ciel » Jorge Bergoglio et Abraham Skorka; Robert Laffont.